DOSSIER


« Je suis noir, j’ai quelques kilos en trop, je vis dans un petit village et je suis gay ». « Je suis musulmane, je vis en couple en banlieue et je suis lesbienne ». Les personnes qui ont prononcé ces paroles existent réellement. Mais vous ne les verrez jamais à la télévision dans les séries ou les films qui vous font rêver. Et pourtant, ce sont eux qui subissent le plus violemment l’homophobie au quotidien. Zoom sur une visibilité homosexuelle médiatique qui exacerbe les tensions.

 

La rentrée télévisuelle n’a jamais été aussi gay ! Les séries mettant en scène des personnages homosexuels déboulent et trouvent leur public. Tout droit venu d’Espagne, « Physique Chimie », qui relate sur NRJ 12 les rapports particuliers entre élèves et professeurs d’un même lycée, fait son buzz chez les ados. À grand renfort de pubs, TF1 ose diffuser « Brothers and sisters » qui met en scène une famille comprenant plusieurs personnages homosexuels masculins. Que dire de la nouvelle saison de « Desperate Housewives » sur M6 qui laisse s’installer dans ses beaux quartiers deux couples gays, dont celui de Andrew, le fils de Bree ? On devrait pouvoir se féliciter de tout ça. On devrait. Mais on ne doit pas.

Des personnages qui ne nous ressemblent en rien !

Le GLAAD (Gay and Lesbian Alliance Against Defamation) est un organisme américain qui se charge d’étudier les caractéristiques de la visibilité homosexuelle dans les médias outre-Atlantique. Leurs conclusions sont édifiantes : si le nombre de personnages homos est correct, les caractéristiques de ces personnages ne sont absolument pas représentatives de la population homosexuelle. Dans « Physique-Chimie », les gays sont jeunes, bronzés, minces et bien coiffés. Dans « Brothers and sisters », Kevin et Scotty sont blancs, d’un bon niveau social et envisagent d’adopter des enfants. Nul besoin d’évoquer les couples gays de « Desperate Housewives », dont les membres sont blancs, habitent dans des maisons splendides et travaillent en tant qu’avocats ou chirurgiens. Mais la télévision française ne fait franchement pas vraiment mieux. La sympathique Clara Sheller qui a tant passionné les gays sur France 2, vit avec son meilleur ami homosexuel, JP, blanc, vivant dans un grand appartement dans le centre de Paris et travaillant dans les médias. L’analyse du GLAAD est radicalement lucide. On ne voit jamais de gays noirs, ouvriers, ruraux ou gros dans les séries. Les lesbiennes télévisuelles ne sont pas mieux lotties : elles sont majoritairement bisexuelles.
L’intérêt et les conséquences d’une telle visibilité nous apparaissent différemment et assez violemment cet automne du fait de l’actualité de l’homophobie qui se porte, ma foi, plutôt bien dans notre pays. Je veux faire ici référence à la triste polémique autour du Paris Foot Gay qu’un club de football musulman a refusé de rencontrer au vu de la sexualité de certains de ses joueurs. Je veux faire référence également à la sortie de deux livres forts, « Homo-ghetto. Gays et lesbiennes dans les cités : les clandestins de la République » de Franck Chaumont et « Un homo dans la cité », récit autobiographique de Brahim Naït-Balk. Je veux parler aussi du parallèle avec les chiffres publiés par SOS-Homophobie dans son dernier rapport sur l’homophobie.

Des actes homophobes de plus en plus violents

La visibilité médiatique n’a jamais été aussi forte. Et à côté de ça, l’homophobie n’a jamais été aussi solide et les agressions homophobes n’ont jamais été aussi violentes. 1246 actes homophobes, soit autant que les années passées, ont été recensés en 2008 par SOS-Homophobie (rappelons que ces chiffres ne sont pas exhaustifs, il n’existe pas d’Observatoire national de l’Homophobie à l’heure actuelle). La visibilité, dans les médias et dans la rue, fait-elle avancer les choses, ou au contraire nous porte-t-elle préjudice, comme un cruel effet boomerang ? « Le succès de notre dernière Gay Pride où 7000 personnes étaient venues en juin, a suscité la rancœur des extrémistes » explique Nicolas Liebenguth, président du Centre Lesbien Gay Bi et Trans de Nantes, dont la porte avait été fracturée quelques jours après la marche. « On assiste à une recrudescence d’actes homophobes, comme un retour en arrière ».
Les territoires dits « protégés » ou les milieux dits « préservés » (jeunes, urbains…) n’échappent pas à l’évolution, comme l’illustre dramatiquement le récent passage à tabac de cette jeune lycéenne lesbienne à Albi ou bien l’agression au printemps dernier de ces trois gays en plein cœur de Paris, devant la mairie du 3ème arrondissement. Y a-t-il une réelle radicalisation de l’homophobie ou est-ce que ces faits sont simplement devenus plus visibles de par la volonté des victimes de porter plainte ? Est-ce l’effet loupe qui nous induit en erreur ?

Un miroir trompeur qui alimente l’incompréhension

Et c’est ici que je veux montrer du doigt cette fracture qui s’opère et qui n’a de cesse de s’élargir, cette fracture entre la représentation quotidienne de l’homosexualité dans nos médias et la vie quotidienne des homosexuel(le)s dans nos quartiers et nos petites communes. Ne tombons pas dans la caricature, mais ouvrons les yeux quand même. L’homosexualité ne se vit pas de la même façon dans le centre de Paris (ou dans une grande métropole) et dans la campagne de Lozère ou dans certains quartiers populaires de l’Essonne. L’homophobie peut se concrétiser ici par une mise au banc silencieuse, mais dure, ou là, prendre la forme de persécutions physiques violentes. La télévision a un optimiste temps d'avance. Est-elle plutôt passablement déconnectée ? Elle va montrer des gays pensant à se marier alors que certains dans la réalité craignent à sortir de chez eux. Elle va mettre en scène des gays adoptant un enfant, alors que certains dans la réalité n’en sont pas encore à faire leur coming-out. Elle va relater l’extravagance luxueuse du fantasque FX dans « Secret Story » alors que certains dans la réalité n’ont jamais aperçu « Têtu » dans un recoin des étagères de leur tabac-presse communal. Les grands médias n’oseraient-ils jamais dépasser le périphérique qui enserre Paris ?
Le problème viendrait peut-être aussi de la sur-visibilité et de la sophistication du milieu gay parisien qui alimenterait cette déformation de la réalité. « Les homos BCBG du centre de Paris ne se sentent absolument pas solidaires, s’emporte Franck Chaumont, auteur de “Homo-ghetto. Gays et lesbiennes dans les cités : les clandestins de la République» dans le numéro 649 du magazine Marianne. Ils font campagne pour les gays en Égypte ou en Iran, mais se foutent complètement de ceux qui crèvent à 10km de chez eux ! ». Ce sont sans doute les mêmes qui, il y a quelque temps, se moquaient du côté plouc, provincial et ringard des mariés de Bègle, de leur façon de s’habiller en costumes noirs et blancs « comme les hétéros ». Comme si les homosexuels « provinciaux » étaient unis dans leur médiocrité. Comme si leurs combats ne méritaient qu’un soupir de diva et un haussement d’épaules condescendant.

Tiens, il y a un gay à côté de chez moi…

C’est ainsi que tout se tient et tout s’interconnecte. La visibilité telle qu’elle existe aujourd’hui attise l’incompréhension et l’intolérance car elle ne reflète que peu la réalité. Comment comprendre en effet l’homosexuel, l’étranger, le différent qui vit près de chez nous, si la vision que nous en avons nous parait trop extravagante pour attirer notre sympathie ? Comment, en tant qu’homosexuel, ne pas enrager devant ces images censées nous représenter, mais qui ne nous ressemblent pas et qui remplissent d’a-priori les esprits de nos voisins ?
La solution miracle n’existe pas. La proximité et le dialogue avec l’autre entrainent une disparition des a priori, un dépassement des barrières et une connaissance réelle de son voisin et de son quotidien. Et ce, dès le plus jeune âge. L’éducation, toujours l’éducation, encore l’éducation. La Ville de Rennes a choisi d’installer en 2002 le Centre gay lesbien bi et trans dans l’un de ses quartiers les plus populaires, à proximité des logements sociaux et dans des locaux partagés avec d’autres associations. Et si on commençait comme ça ?

 

 

par Erwann le Hô