L’année 2006 est et restera l’année Sheila. Dans les bacs, “Juste comme ça”, l’intégralité des enregistrements studio de 1962 à aujourd’hui, avec nombreux inédits. Soit 366 regroupés dans un coffret de 18 CD. Une carrière commencée voici 44 ans, une série de concert au Cabaret Sauvage à Paris en décembre, l’occasion pour nous de rencontrer et faire le point avec la petite fille de français moyen.

On vous retrouve avec un nouveau single “L’amour pour seule prière”? Comment est arrivé cette chanson ?
Ce n’est pas un nouveau single, c’est un inédit qui vient de l’intégrale “Juste comme ça” qui retrace 44 ans de carrière en 366 chansons. Nous avons simplement décidé d’ajouter un titre inédit. Cette chanson est arrivé par hasard. C’est Alain Veille qui mène ce projet d’intégrale depuis longtemps, qui un jour m’appelle et propose, à Yves et moi cette chanson “L’amour pour seule prière” de Laurent Marimbert. A la première écoute, j’ai adoré le titre.


Vous vous produisez du 19 au 30 décembre prochain au Cabaret Sauvage. J’ai lu dans une récente interview que vous aviez le trac. Après 3 Olympia et de très nombreux concerts, comment peut-on encore avoir le trac ?

Ce n’est pas vraiment le trac, ce serait plutôt un enthousiasme différent puisque le spectacle que je prépare pour le Cabaret Sauvage est un spectacle différent. Nous sommes cinq sur scène, il y a deux guitares, un piano et une choriste. Le cabaret sauvage est un endroit magique qui se trouve à la Villette. C’est un petit cirque de 500 places, vous voyez la différence d’avec mes précédents concerts. Pour ce tour de chant, je vais tout mettre à plat. L’idée est venue lors de la préparation de l’intégrale. Yves Martin a eu l’idée d’offrir en bonus 10 titres chantés avec une guitare, tout cela a été tourné à la maison. Puis l’idée de placer ce concept dans un tour de chant lui est venue. Il y aura donc entre 20 à 30 chansons, toutes de Sheila, aucune reprise, de toutes les époques. Il y aura bien évidemment “Bang bang”... (Silence). Puis beaucoup d’autres que je ne vous dirai pas, je veux garder l’effet de surprise ! Il y a des chansons que nous sommes allés chercher et que je n’ai jamais rechanté depuis l’époque, entièrement revues et réarrangées par Yves. Vous savez, c’est quand même la grande spécialité de Yves ! Il y aura donc des chansons interprétées uniquement à la guitare, d’autres uniquement au piano. Ceci dit, il y aura quand même des choses qui vont bouger. Vous me connaissez !

Qui a trouvé le titre “Sheila enfin disponible !” ?
(Rires). Nous avons cherché plein de titres. Puis au dernier moment, Olivier Bontemps qui s’occupe de tout ce qui est graphique, a proposé “Sheila enfin disponible !”. Son idée a fait l’unanimité, nous l’avons gardée.


Les fans vont vous demander pourquoi ne pas exploiter cette série au Cabaret sauvage en CD live ? Y avez-vous songé ?
Vous rigolez ! Il est évident qu’un spectacle comme ça sera enregistré. Il y a trop de travail derrière, trop d’investissements pour qu’il n’en reste rien.


Vous avez répondu tout à l’heure, que vous alliez reprendre des titres que vous n’aviez jamais rechanté depuis leur sortie. Peut-on espérer entendre enfin “La tendresse d’un homme” ou “Une affaire d’amour” ?
J’ai déjà chanté “La tendresse d’un homme” sur scène, j’aime beaucoup cette chanson, que j’ai ramené des Etats-Unis. Quant à “Une affaire d’amour”, celle-là on ne vas pas la faire, non ! (Rires). Par contre, je vais reprendre la chanson “C’est écrit” que j’ai interprété chez Drucker dans Vivement Dimanche.


Comment expliquez-vous que certaines chansons, comme “Une affaire d’amour” ou “Condition féminine” plaisent au public. On retrouve d’ailleurs ces titres dans le choix des internautes en ce qui concerne le 3è CD du Long Box qui sort le 27 novembre.
Les fans veulent ce qui est rare, les chansons qu’ils ne trouvent pas. Ils vont vouloir “Condition féminine”, “Une affaire d’amour”. Même si ce ne sont pas mes préférées je respecte leur choix. Dans mon prochain spectacle, je vais interpréter des chansons qui sont dans l’intégrale mais qui ne sont pas sorties. Mais je ne vais pas chanter “Condition féminine” !!!


J’aimerai revenir sur une période. La période 1977-1982. Après avoir enchaîné 5 singles en langue anglaise “Love me baby”, “Singin in the rain” etc, vous revenez au français avec “Kennedy Airport” puis repartez sur de l’anglais avec l’album “King of the world” produit par Chic, puis enchaînez avec un album en français “Pilote sur les ondes”, pour repartir ensuite sur de l’anglais avec l’album de Keith Olsen “Little Darlin’” et enfin revenir au français. Durant ces années, vous jonglez en permanence entre les productions anglaise et française. Comme si vous meniez 2 carrières parallèle. Que s’est-il passé ?
Vous venez de le dire ! (Rires). Deux carrières parallèles. J’ai beaucoup travaillé aux Etats-Unis, j’ai été produite par Chic, j’ai fais un carton avec “Spacer” qui a connu une sortie mondiale. Puis je suis revenu en France avec l’album “Pilote sur les ondes” car je ne voulais pas m’absenter de la France trop longtemps. Puis je suis repartie aux Etats-unis sur la côté Ouest avec l’album “Little Darlin’” produit par Keith Olsen, album qui a très bien marché aussi. Puis je suis revenue en France. Vous savez, pour espérer une carrière au Etats-Unis, il faut vivre là-bas, il faut faire les premières parties des vedettes américaines, il faut tourner pendant un an, bref, vivre complètement dans cet esprit. A l’époque j’étais mère de famille, je n’ai pas pu m’investir à 100 % à dans ce style de vie.


Après cette période agitée, vous rencontrez Yves Martin et l’amour. Est-ce cet amour qui vous a donné la force de monter sur la scène du Zénith en 1985 ?
Non. J’ai rencontré Yves Martin en 1982 alors qu’il produisait l’album de Gérard Presgurvic, j’ai écouté ses musiques, j’ai adoré son travail, sa façon d’écrire la musique. Nous nous sommes revus à Paris. Yves a ainsi produit avec Gérard Presgurvic le premier album de notre collaboration “On dit” en 1983. Puis l’équipe a éclaté, je suis resté aux côtés d’Yves, même si nous n’étions pas ensemble à cette époque-là, et nous sommes partis aux Bahamas enregistrer l’album “Je suis comme toi”. Puis nous nous sommes rapprochés. Nos caractères, nos rires, la musique, tant de points communs ont fait que c’était évident. Mais vous savez, nous avons vécus des hauts et des bas, comme tous les couples ! Nous sommes deux personnalités fortes. Yves a un tempérament fort, c’est aussi un artiste au talent non reconnu, mais un véritable artiste, un créateur. Yves a un univers musical en avance sur son temps. On s’en rend compte en écoutant son travail. Durant les années 80, le succès n’était pas toujours au rendez-vous car il était en décalage avec les productions de l’époque. Lorsque nous nous sommes rencontrés en 1982 et avons décidé de travailler ensemble, Yves m’a dit “Moi je veux bien travailler avec vous, mais pour moi un artiste n’existe que si il fait de la scène”. Personnellement, je n’attendais que ça. Nous avons donc fait un pacte, nous sommes allés au Zénith en 1985. Puis il y a eu l’Olympia en 1989. Enfin, c’est Yves qui m’a fait revenir en 1998 avec “Le meilleur de Sheila”. Yves a réécrit, réorchestré d’anciennes chansons. Et toujours un pacte, celui de refaire l’Olympia puis une tournée à travers la France. Chose faite en 1998. Et aujourd’hui, Yves m’amène au Cabaret Sauvage !


Vous êtes fidèle en amitié. Jacques Pessis est présent dans l’intégrale au travers d’une conversation. Vous préfacez également son nouveau livre “Disco”. A quand remonte votre rencontre avec Jacques Pessis ?
On se connaît depuis plus de quinze ans. Jacques est quelqu’un qui m’aime bien, qui aime bien ce que je fais, qui a suivi ma carrière, qui a essayé de comprendre les changements. Nos parcours se sont très souvent croisés. Vous savez, le milieu dans lequel j’évolue regroupe des métiers où les gens n’ont pas de mémoire. Jacques a toujours été présent dans les moments où j’en avais besoin.


Vous étiez également proche de Patrick Robert Galéra que certains d’entre nous ont connu. Quel souvenirs gardez-vous de cette personne au caractère bien trempé ?
Il me manque. Patrick je le connais depuis trente ans. Patrick a passé vingt-cinq ans a monter sa collection de disques. Patrick a eu la plus belle collection, la plus complète. L’intégrale existe grâce à lui. Patrick a conservé le souple sur lequel est enregistré mon audition, et qu’avait conservé jusqu’alors ma maman. Nous avons eu des anicroches; comme vous venez de le dire, Patrick avait un caractère bien trempé, nous n’étions pas d’accord sur tout. Patrick a commencé à travailler avec nous en 1998. Nous avons fais plein de choses ensemble et il me manque beaucoup. Sincèrement, par rapport à ce que je vis actuellement avec la sortie de cette intégrale et mon tour de chant au Cabaret Sauvage, il me manque terriblement. Mais je sais qu’il sera là, et qu’il me regardera de là-haut.


Durant votre retraite discographique vous publiez plusieurs livres. Avez-vous des projets d’écriture ?
J’écris tout le temps. J’écris des nouvelles, plein d’histoires qui me serviront probablement pour des séries, des choses comme ça.


En novembre est paru “Le syndrome de Lazare” par Michel Canesi et Jamil Rahmani aux Editions du Rocher. L’histoire d’une femme qui perd son mari après que celui-ci est refait sa vie avec un homme. Ce roman vous rend aussi hommage.
Je n’étais pas au courant de l’écriture du livre mais suis au courant de sa parution. C’est un très beau livre et l’idée est originale. Je comprend leur approche, je suis entouré de gays depuis toujours. J’ai perdu de nombreux amis du Sida, je comprends l’histoire de ce livre: pour une femme être entourée de gays est très agréable. Les gays sont le contraire d’un homme en général, je trouve les gays galants, prévenants, aimants. Je partage donc l’histoire racontée dans ce livre.


Le site Sheila2006.fr nous a accompagné tout au long de cette année, et nous à dévoilé récemment la fabrication de l’intégrale. Cette année 2006 c’est vraiment je donne tout. Mais que va-t-il vous rester ?
Oh là là, si vous saviez ! (Rires). J’ai gardé des cartouches ! Vous savez je suis quelqu’un qui bouge beaucoup. Cette année c’est l’intégrale, mon spectacle au Cabaret Sauvage qui s’est décidé au mois de septembre. J’ai une bonne étoile au-dessus de moi, beaucoup de choses qui m’arrive n’étaient pas prévues. J’ai beaucoup de projets mais je laisse les choses venir. Ma carrière est derrière moi, le plus important pour moi aujourd’hui est de continuer de chanter sur scène, de rencontrer mon public et d’offrir aux gens un spectacle comme celui du Cabaret Sauvage en décembre prochain, qui s’est rempli très vite, sans promo T.V. ou radio, et pour lequel il a fallu ajouter des dates. Voilà. Retrouver les gens qui me suivent depuis 44 ans est mon bonheur. Ce site est pour mes fans.


De nombreux sites internet vous sont consacrés. Les connaissez-vous ? Surfez-vous beaucoup sur le net ?
On m’en a parlé, je les connais, ils sont très beaux, j’y suis allé une ou deux fois, mais je ne veux pas entrer là-dedans. Pour un artiste c’est assez déstabilisant. Tout ce qui est Forum et tout ça je ne veux pas entrer là-dedans. Je vis dans mon histoire et ne veux pas savoir ce qu’il se dit, se dit pas. Je ne veux pas savoir ce qu’il se raconte. Certains propos pourraient me blesser et me donner envie d’arrêter. Je préfère rester extérieur.


Tout au long de cette année 2006, la totalité des rééditions de vos albums était disponible en téléchargement légal sur le net. Aujourd’hui, on n’achète une chanson depuis son ordinateur. Après le disque vinyle, le Compact Disque est menacé. Qu’en pensez-vous ?
Le téléchargement légal ne me pose pas de problème. L’avenir est dans ce système. Néanmoins, je pense que c’est une catastrophe pour les générations à venir. Je vous explique. Lorsque j’ai préparé cette intégrale, j’ai fouillé dans un tas de carton qu’avait conservé ma maman et j’ai retrouvé 44 ans de souvenirs. J’ai retrouvé des vinyles, des pochettes, des objets. La nouvelle génération par le téléchargement ne connaîtra pas cela, je peux vous dire que dans vingt ans, cette génération-là n’aura pas de mémoire. Ce que l’on télécharge n’as pas de mémoire. Le fait de ne plus avoir de pochette, de choses qui vous relie au passé et bien c’est mort. Par expérience, je peux vous dire en plus, que la mémoire est sélective. En fouillant dans 44 ans de carrière, j’ai eu l’impression de n’avoir vécu que 20 ans ! J’ai gommé 24 ans ! Donc le conseil que je donne à la nouvelle génération est de conserver quelques choses d’aujourd’hui, ça fera leur passé. Et sans passé on vit pas bien.


Dans plusieurs interview, vous déclarez “profiter aujourd’hui la vie, après avoir été très longtemps sous le regard, le jugement des autres”. Avec le recul et la sérénité de l’âge, quels conseils donneriez-vous à un jeune qui débute aujourd’hui ?
Qu’il remonte ses manches et qu’il fonce. Je pense qu’il est aujourd’hui plus facile de démarrer qu’autrefois. Il existe aujourd’hui un tas de supports médiatiques. Je pense aussi qu’il est plus facile de démarrer par la scène. Prenez comme exemple la jeune génération. Des gens comme Bénabar, Vincent Delerm ont démarré par la scène. Prenez Clarika ou la grande Sophie, ces gens-là tournent à longueur d’année et ne font pas des Prime-time tous les jours. Les jeunes talents devront se diriger plus vers la scène que vers la télévision où le zapping fait que nous ne sommes plus accroché à rien.


Je vous trouve aujourd’hui très sereine, royalement calme et belle. Vous avez cependant déclaré “combattre pour quelques chose donne une force extraordinaire”. En véritable lion, votre signe astrologique, qu’est-ce qui vous agite aujourd’hui ?
Ce qui m’agite ?! Je vais vous dire sincèrement, rien ne m’agite, tout me donne envie de continuer. Tant qu’on à envie d’apprendre pour digérer et redistribuer, la vie est intéressante. La vie ce n’est pas s’asseoir sur ses acquis, mais apprendre tous les jours. Moi ce qui m’intéresse c’est connaître les gens, en découvrir d’autres, voyager et ne pas me regarder le nombril.


Vous avez connu durant votre vie de grands moments de solitude et de souffrances. Le destin ne vous a pas épargné ces dernières années. Vous avancez toujours avec force et courage. Vous servez souvent de modèle pour nous tous et les personnes qui souffrent. Avez-vous un conseil à donner aux personnes malades ou en détresse ?
Je pense que nous avons tous une force au-dessus de nous. Il faut le savoir et à tous moments y penser. Je pense aussi que c’est durant les moments les plus sombres, les moments où on aimerait rester seul qu’il faut s’en approcher. Je pense qu’il ne faut pas avoir peur de parler et ne pas s’enfermer dans la solitude. Il y a toujours sur votre chemin quelqu’un qui va vous prendre la main.


Interview réalisée le 26 octobre 2006.
Propos recueillis par Patrick Roulph.
Remerciements: Warner Music France/ Aidem