Alex Taylor: "Journal d'un apprenti pervers"

Alex Taylor fut le « Monsieur Europe » des media français (à France 3, Arte, France Inter, RFI...). Il a été le premier journaliste en France à dire clairement qu’il était gay, et ceci bien avant que ce ne soit à la mode. Avec « journal d’un apprenti pervers », Alex Taylor livre, avec beaucoup d’humour et d’auto-dérision mais aussi avec émotion, les souvenirs de son enfance, son arrivée à Paris et le parcours de sa vie, jusqu’à aujourd’hui, à l’aube de ses cinquante ans.

Comment est né ce livre « journal d’un apprenti pervers » ? De qui vient l’idée ?

Je voulais écrire un livre sur l’identité nationale en Europe. Mon éditrice m’a dit que cela risquait de ne pas se vendre des masses. Nous avons déjeuné ensemble et elle semblait toute frétillée par mes histoires de rencontres SM sur le net. « Il faut que tu racontes tout cela Alex ! » m’a-t-elle dit. Maintenant, c’est chose faite.


Comme tu le précises à la fin de l’ouvrage, ce livre s’adresse aussi aux hétéros. Quel sens doit-on donner à « pervers » ? Penses-tu que le titre ait bien été choisi ? Assez accrocheur pour ce public là ?

Justement c’est toute l’interrogation du livre. Je crois que le lecteur se rend compte assez rapidement que c’est la société qui est perverse lorsqu’elle oblige des enfants à cacher toute manifestation de leur sexualité, afin qu’ils soient conformes au modèle hétéro. Lorsqu’on traite les enfants comme cela, il ne faut pas s’étonner s’il ont quelques séquelles dans leur vie fantasmatique. Cherchez le pervers là-dedans. Le choix du mot impose cette réflexion – du moins je l’espère...

Qui a choisi le titre ? Les éditions JC Lattès ou toi ?

Moi.

Après une première partie où tu revisites ton enfance, la deuxième partie du livre est beaucoup plus « sexuelle », tu te lâches (sans tomber bien évidement dans la vulgarité), raconte ta vie, dresse le portrait d’une époque, son évolution aussi. Quel regard portes-tu sur ces années-là, les années 80, la rue Saint-Anne. Es-tu nostalgique ?

Nostalgique oui sans doute – j’ai la chance d’avoir connu, et baisé ! à une époque où il n’y avait pas le Sida. Mes premiers amours étaient sous fond du début du mouvement de libération gay partout en Europe. Maintenant c’est génial aussi, car il y a beaucoup plus de possibilités et les mœurs ont évolué. Nostalgique certes, mais ravi de connaître également le résultat de toute cette militance, et de continuer à baiser même aujourd’hui, plus que jamais...

 


Les années 80 sont aussi et surtout les années SIDA. Comment le fléau est-il entré dans ta vie ?

Je le raconte dans mon livre. Je suis tombé amoureux en 1987 d’un magnifique garçon, l’amour de ma vie sans doute, qui m’annonce, une semaine après notre rencontre, qu’il était séro. Contrairement à aujourd’hui, il n’y avait pas de remède à l’époque. Même pas l’AZT. C’était autrement plus flippant. Pour lui surtout, mais pour moi aussi.

Pour en revenir à l’écriture du livre, as-tu été censuré dans l’écriture ? Y’a-t-il eu des recommandations de la part de ton éditeur ?

Au contraire ! Elle (la patronne de Lattès) m’a dit qu’il fallait que cela choque ! C’est moi qui me suis auto-censuré sur certains épisodes que j’écrivais tard la nuit en me disant – « tu ne vas tout de même pas raconter cela aussi !! » Strictement aucune censure d’autrui, en revanche.

Pour en terminer avec les détails, ton livre ne contient pas de cahier d’images. Pourquoi ? Tu vas en frustrer plus d’un !

L’imagination est tellement plus érotique que les pixels. Et puis, je n’ai pas eu la présence d’esprit d’amener un appareil (du moins photographique) lors de mes diverses séances SM.

Le premier souvenirs que j’ai de toi remonte du temps où tu présentais « Continental » avec l’image d’un mec hyper clean, costume-cravate. Es-tu d’accord avec moi lorsque je pense que les plus grands « pervers » sont les gens dont l’apparence sociale est poussée à l’extrême, costume-cravate; où est-ce une idée que je me fais, un fantasme ?

Pas d’accord. Mes penchants pour le SM cérébral viennent de la façon dont j’ai été traité dans mon enfance, sur fond d’une société où il était inconcevable pour le petit garçon de 7 ans que j’étais, et qui savait déjà qu’il trouvait d’autres garçons beaux, de le dire. Et ceci jusqu’à 18 ans. Le côté costume cravate n’a rien à voir là dedans.

L’apparence costume-cravate n’est-il pas un simple apparat SM, un trip SM ? Une des soirées du Laboratory n’est-elle pas dédié au «costume-cravate» comme tu le racontes dans ton livre ?

Il y un un vrai fétichisme costume cravate, oui - j’adore les mecs habillés comme cela, et il y a une fois par mois dans cette boite berlinoise une soirée Office Slut où il faut s’habiller hyper smart. Un sadique en costume cravate (fumant un grand cigare de préférénece) est hyper bandant, non?

Tu racontes le passé avec d’infimes détails tirés de tes journaux intimes. Ces journaux intimes, ce besoin d’écrire, de se confier, t’ont-ils aidé à supporter la vie, te supporter quelque part ? En d’autres termes, pourquoi avoir tenu ces journaux intimes ?

Je les ai tenus sans doute car jusqu’à l’âge de 18 ans je ne pouvais me confier à quelqu’un d’autre. J’inventais même des langues personnelles (avec des verbes irréguliers même – pervers jusque dans la grammaire !) de peur que quelqu’un ne les lise. C’est devenu une habitude depuis et j’écris, une fois toutes les semaines, tout ce que je fais, sexe et autre – maintenant avec des images ! C’est sans doute aussi pour laisser une trace, car je laisserai tout sur une seule clé USB – et j’emporterai une copie de ma vie sur un CD Rom dans ma tombe avec moi !

Aujourd’hui un journal intime se diffuse sur le net. Les internautes peuvent d’ailleurs te retrouver grâce à MySpace (www.myspace.com/alexandermarktaylor). On peut y découvrir notamment tes coups de gueule, notamment contre Ruquier (où tu étais présent en coulisse et non à l’antenne) et plus récemment Delarue avec des interventions au compte goutte.

J’ai eu de la chance de faire de la télé à une époque où il y avait encore une notion de service public (cela fait vieille école je sais, mais bon !) Aller à ces émissions, et la façon dont on a traité, pas tellement moi qui suis un vieux de la vieille et qui m’en fous, mais surtout les invités, m’a néanmoins choqué. Je l’ai dit sous le coup de l’émotion dans mon blog.

Côté médias, tu apparais très peu, pour ainsi dire jamais dans la presse people. As-tu une explication ?

Je ne suis pas assez people, Dieu merci. Cela me permet de prendre le métro tous les jours. Surtout que je ne fais plus de télé (j’en ai fait tous les jours pendant dix ans donc cela m’a suffi.) Et puis les journaux people s’intéressent nettement plus à ceux qui cachent des parties de leur vie. Le moins que l’on puisse dire est que , dans mon bouquin, je n’en fais pas
partie de ceux-là !

A la lecture du livre on comprend très bien que Paris et Berlin sont deux villes très importantes à ton coeur. Tu partages donc ton emploi du temps entre ces deux métropoles. Histoire de te torturer un peu, s’il fallait que tu choisisses une seule de ces deux villes pour y vivre jusqu’à la fin de tes jours...

Paris j’aime. J’y ai vécu toute ma vie d’adulte, j’y ai eu un travail extraordinaire, j’y ai tous mes amis, j’y ai rencontré l’homme de ma vie. Parfois la froideur parisienne me désespère en revanche, et c’est la ville d’une grande solitude parfois, de grandes solitudes d’ailleurs. Berlin, j’en suis amoureux en ce moment, et j’y baise beaucoup plus (pour le moment !). Choisir entre la ville que tu aimes profondément et celle dont tu es amoureux, tu en serais capable ? Moi pas, d’où mes allers-retours incessants...

Revenons a cet ouvrage « Journal d’un apprenti pervers ». La première partie du livre retrace ton enfance. Comment as-tu appréhendé l’écriture de ces chapitres ? Replonge-tu dans le passé facilement ?

C’est mon éditirice qui m’a proposé d’y replonger. C’était une découverte. Comme j’avais déjà commencé le livre en essayant de raconter mes expériences SM de façon plutôt anecdotique et drôle j’espère, j’ai appliqué la même approche à mes souvenirs d’enfance. A la fin du livre, d’une façon totalement inattendue – surtout pour moi l’auteur ! – le petit garçon est revenu à sa façon afin de rappeler à l’homme de 50 ans que pour lui qui les avait vécues, ces années n’étaient pas toujours aussi drôles que cela …..

Beaucoup d’humour dans ce livre, même si l’on passe du rires aux larmes, notamment avec un chapitre bouleversant sur l’histoire de ton compagnon. Cet humour, était-ce un humour que tu travaillais déjà à l’époque ou l’as-tu cultivé avec le temps afin de mieux supporter les caprices de la vie ?

Mes parents faisaient partie de leur génération et à l’époque n’auraient rien compris à mon homosexualité. Ils ont beaucoup évolué par la force des choses après. Ils m’ont donné quelque chose dont, en l’occurrence, j’avais bien davantage besoin dans la vie – leur sens de l’humour assez britannique, humour qui impose une certaine distance avec soi-même, le fait de pouvoir rire de soi – facilité dont certaines autres nationalités ne jouissent pas toujours...

Le travail d’écriture, de réflexions, la publication d’un livre bouleverse forcément. Tu écris d’ailleurs à la fin du livre « il a fallu que j’écrive ce livre pour en connaître la vraie raison ». Peut-on dire qu’il y aura eu un « avant » et un « après ». (Une boucle serait-elle bouclée ?).

C’est marrant cette question car pas plus tard qu’hier mon éditirice m’a demandé d’écrire autre chose. J’adorerais car c’est comme une drogue. Mais ce sera quelque chose de radicalement différent. Peut-être une pièce en alexandrins !

Doit-on voir ce livre comme un livre-thérapie ? En fait, les mauvaises langues vont vouloir savoir si tu as suivi une thérapie !?

Avec ce qui se passe sur les trois dernières pages, une vraie surprise pour moi comme je le raconte dans le livre, cela a été une totale découverte. J’ai appris ce que je ne savais pas, - que le petit garçon en moi était en colère. Le livre a libéré cette colère. La mère de l’une de mes meilleures copines est psychiatre et quand je lui ai raconté la fin du bouquin elle m’a dit – Alex, tu t’es épargné dix ans avec moi en écrivant ce livre.

Les pages impaires du livre sont estampillées « hier »(à part le dernier chapitre « demain »). Existe-il une vraie frontière entre hier et aujourd’hui ?

Celle d‘avoir écrit le bouquin. Le fait d’avoir compris la colère de ce petit garçon m’en a libéré. Du coup demain sera forcément différent, l’est déjà d’ailleurs car depuis que j’ai terminé le livre, je ne fais plus de SM. Résultat totalement inattendu.

Chaque chapitre est séparé par un chapitre au titre récurent: « toi », chapitre dans lequel tu t’adresses directement à ton compagnon. Si je te demandais aujourd’hui, alors que le livre est sorti depuis quelques semaines d’écrire un ultime chapitre « toi » avec un Alex 2008, que lui dirais-tu en quelques mots ?

Que j’espère que j’ai rendu l’hommage qu’il fallait non seulement à notre amour, mais à l’homme – magnifique – qu’il était.

Ton livre regorge d’amour, de communion avec l’autre. Malgré tout, de nos jours la scène hard est encore trop souvent jugée comme « lieu de rendez-vous pour tarés », alors que c’est l’inverse qui se produit; la rencontre avec l’autre, avec soi. Une partie encore importante de la population, notamment chez les gays, juge ces pratiques néfastes. Qu’as-tu à leur dire ?

Que j’ai rencontré la tendresse la plus extraordinaire, ainsi que l’humour et l’imagination, dans les backrooms de l’Europe. Ce n’est pas toujours le cas dans les rencontres dites plus « classiques ».

Question dans le même esprit. Parmi nos lecteurs, de nombreux jeunes qui découvrent le milieux gay en 2008, avec ses styles de vies, ses rites, ses fantasmes puis le sida, aujourd’hui banalisé mais hélas bien réel et vivant. Quel (s) conseil (s) donnerais-tu à ces jeunes qui débute leur vie sociale, sexuelle ?

Je n’ai absolument pas à donner des conseils ! D’ailleurs qui m’écouterait, franchement ?! Profitez-en, la vie et le cul, c’est génial – et peut-être,
peut-être à cause de la façon dont certains de ma génération se sont battus, peuvent-ils envisager des relations plus cools, avec moins de «perversité» justement. S’ils le souhaitent. Mais je suis un peu comme ma chanson préférée de Marlene Dietrich qui dit que, « si jamais elle était trop heureuse, elle aurait immédiatement la nostalgie de la tristesse ». Pour moi, si je suis trop libéré, j’aurais la nostalgie de ma propre perversité – mais cela n’engage que moi !


Enfin dernier question: Que peut-on te souhaiter pour l’avenir ?

Un petit ami qui met un trait de fin sur tout cela... hé hé.

 


Interview (c) Patrick Roulph réalisée en mars 2008.

Retrouvez Alex Taylor sur son MySpace: www.myspace.com/alexandermarktaylor

« Journal d’un apprenti pervers »
Alex Taylor
Editions J.C. Lattès
304 pages
Prix 18 euro


 

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