« Mon enfer dans la cité » par Brahim Naït-Balk

 

Pour vivre heureux, vivons à visage découvert ! Tel pourrait être l’adage de Brahim Naït-Balk, auteur du bouleversant témoignage Un homo dans la cité. Victime sexuelle des caïds (forcément hétéros ?) de banlieues, Brahim dévoile au grand jour les souffrances des jeunes homosexuels de cité. Un témoignage aussi courageux que révoltant. par Cédric Chaory

 

 

 

À 45 ans, vous écrivez Un homo dans la cité, pavé dans la mare qui dénonce les conditions de vie d’un jeune homo de banlieue. Quelles ont été les raisons de cette publication ?
Après avoir vécu mon homosexualité de jeune musulman de banlieue dans la douleur et l’isolement durant toute mon adolescence, j’ai voulu exorciser tout cela. Vers 21 ans, je comprenais ce qu’était l’homosexualité, mais je ne l’acceptais pas. J’écris aujourd’hui toute mon histoire pour mettre à jour mon parcours et mes souffrances, pour faire comprendre à mes amis, mon entourage proche, mais aussi professionnel qui j’ai été et qui je suis. Je soulève d’ailleurs le problème de l’homophobie au travail qui est aussi une grande souffrance, car le mal y est très pervers. Finalement, je me dis c’est fou d’avoir attendu tout ce temps pour délivrer ce message. J’espère que les jeunes gays qui ont du mal à vivre leur sexualité pourront trouver un soutien à travers mon témoignage. L’idéal serait que les mentalités évoluent avec la parution et que l’on puisse vivre son homosexualité là où l’on est né, là où on vit. En confiance et transparence.

Vous attendiez-vous à un tel engouement au niveau des médias ?
Je ne m’attendais pas à un tel rebondissement médiatique. Ce fut déjà inimaginable que mon livre trouve aussi rapidement une maison d’édition et pas n’importe laquelle (Calmann-Lévy). Je trouve fou l’impact qu’à l’ouvrage aujourd’hui et surtout je me dis que je suis le premier à aborder un tel témoignage. J’en suis satisfait car des tas de personnes m’ont félicité d’avoir écrit ce livre. Ils apprécient et saluent mon courage, celui d’avoir parlé de la condition des jeunes gays musulmans de cité. Une femme s’est même retrouvée dans mon histoire… mais cela n’a rien d’étonnant car certaines ont vécu les mêmes agressions sexuelles que moi. Tous ces messages m’encouragent. D’autres personnes se sentent agressées par ce tabou, ce non-dit. Je dénonce finalement l’hypocrisie de la société arabe : les relations sexuelles entre hommes qui se marient pour cacher leurs actes, les différences de statut entre l’actif ou le passif, le refoulement de l’homosexualité de mes agresseurs… tout cela est abordé et est considéré par certains comme une trahison.

En dénonçant tout cela, n’a-t-on pas peur à un moment donné ?
Non jamais. Je n’ai jamais souhaité revenir sur mon projet de livre. Une fois la rédaction terminée, je n’ai pas fait marche arrière. Je me dis que si à 45 ans je ne vais pas au bout de ma démarche, je ne le ferai jamais. Je considère ce livre comme une bulle d’air. De dire les choses m’allège et si en plus cela permet de faire évoluer les mentalités, j’aurai tout gagné.

Depuis quelques années, le type racaille est devenu un fantasme dans la communauté gay. Quel regard portez-vous sur cette sexualisation du mec des cités ?
J’en veux au milieu gay qui s’est entiché d’un tel profil et je ne comprends pas pourquoi des petits mecs des cités se sont embarqués dans un tel processus. Beaucoup de ces jeunes hommes sont payés pour tourner des films pornos gays violents et machistes. Citébeur (éditeur de DVD) en fait son business et entretient un malaise dans l’approche de la sexualité homo. Tout le monde s’enferme dans des rôles prédéfinis ce qui est forcément malsain.

Concernant les soirées estampillées Black-Blanc-Beur, je m’y suis rendu il y a quelques années, mais là encore c’est un ghetto. À travers une soirée, on rencontre ses pairs, mais une fois la soirée terminée chacun repart avec ses propres problèmes. Je n’adhère pas vraiment à cela…

Après la rédaction de cet ouvrage, avez-vous des solutions à proposer ?
Parler. Encore et toujours. Que les jeunes parlent à leurs amis, à leur famille. Je sais que cela est très dur, mais au nom de quoi devrait-on s’enfermer dans un mal-être car on est ce qu’on est ? De mon côté, j’aimerai que les écoles parlent beaucoup plus de l’homosexualité. Je me sens parfois un peu dépourvu moi-même en tant qu’éducateur quand il s’agit d’aborder des sujets sensibles avec les adolescents. Je pense que les enseignants ne sont pas tous formés à aborder un sujet comme l’homosexualité et ils le devraient car cela fait partie de la vie. Il n’y a rien de malsain. Les associations de quartiers pourraient aussi faire passer des messages de tolérance, à l’instar de Ni putes, ni soumises que je dois rencontrer prochainement.

En plus de votre ouvrage qui vous met sur le devant de la scène, vous êtes au cœur du scandale du match Créteil Bebel-Paris Foot Gay ?
Effectivement il y a quelques semaines, le président du Créteil Bebel nous a envoyé un mail nous annonçant que les musulmans de l’équipe refusaient de jouer contre des PD. Cela nous a atterré d’autant plus que notre équipe de foot, dont je suis l’entraineur, compte des hétéros, des gays et toutes les religions… J’invite vos lecteurs à lire le Coran et ils comprendront une bonne fois pour toutes que l’homosexualité n’y est pas proscrite. On nous montre du doigt en nous nommant « équipe ghetto », mais moi je me demande quelle serait la réaction des joueurs si un jour une équipe adverse refusait de jouer contre eux sous prétexte qu’ils sont tous musulmans… Les joueurs traiteront alors la France de raciste, etc. Nous allons essayer de calmer les esprits sous forme de rencontre amicale, mais le match de Coupe est perdu pour eux car ils l’ont refusé. À la mi-octobre, ce club a été exclu à titre définitif de la Commission Football Loisirs. Je prône cependant l’apaisement des esprits.

Lors de votre passage dans Vie privée, Vie publique de Mireille Dumas, le journaliste André Bercoff est intervenu en s’offusquant de l’indifférence des gays citadins et bobos face à la situation des homos de cités. Êtes-vous d’accord avec cette vision bipolaire de la communauté gay ?
Oui totalement. Les gays qui ne vivent que dans le Marais à Paris peuvent parfois développer une forme de racisme anti-hétéro ou anti-gay différent par exemple. Il y a clairement deux mondes différents entre ce quartier parisien qui, je précise, est tout de même important dans la vie d’un gay et une cité de banlieue carrément moins avenante. Je suis vraiment d’accord avec ce journaliste et déplore cet état de fait.

L’amour est très présent dans votre livre. Son manque, son besoin, son envie… Vous semblez y renoncer tout en y rêvant. Alors où en êtes-vous avec le Prince Charmant ?
Et bien on va dire que là je suis plutôt concentré sur « Un homo dans la cité ». Sa promotion, etc. Je relate une rupture douloureuse dans ce livre. Je m’en remets tout doucement même si la plaie est encore ouverte. Je prends les choses comme elles viennent et si le grand amour tarde à venir, je jetterai mon dévolu sur une autre activité. Mais je suis très optimiste et vais toujours de l’avant, comme vous l’aurez compris, donc je garde le sourire.